Au fronton de l'hospice de Pont-de-Veyle, la date de 1909 et la mention d'Etienne Goujon, l'illustre enfant de la ville, qui s'est fait un nom parmi les grands de la médecine, à la fin du 19e siècle, et un nom politique, comme maire du XII arrondissement de Paris, puis comme conseiller général et sénateur de l'Ain. C'est en effet grâce à ses largesses et ses interventions que l'hôpital s'est agrandi de l'aile sud.
À l'époque, ses compatriotes reconnaissants lui ont dressé une statue en bronze, place de l'Éperon inaugurée le 4 septembre 1910, par l'ancien président de la République Émile Loubet.
Elle a hélas connu l'anonymat de la fonte, les Allemands s'en étant emparé sous l'occupation.
Il est fort dommage qu'on n'ait point songé à la remplacer, car l'homme méritait cette considération.
Etienne Goujon naît à Pont-de-Veyle le 29 avril 1839, dans un petit commerce de primeurs. L'école n'étant pas obligatoire, le jeune Etienne ne la fréquente pas avec assiduité ; mais il est passionné de lecture. À quatorze ans, il est placé comme simple apprenti, à Lyon, chez un fabricant de malles. Il commence à combler les lacunes de sa première éducation en travaillant de nuit et le dimanche, dévorant les livres à la lueur d'une bougie, les pieds enveloppés dans des sacs, pour lutter contre le froid.
Il exerce ensuite plusieurs métiers, mais sa vocation se révèle alors qu'il est employé comme aide chez un pharmacien où il manifeste le goût à la recherche et des travaux de laboratoire.
A force d'étude, il gagne une place de garçon à la pharmacie de l'hôpital de Grenoble. Il prépare le baccalauréat, seul, puis se lance dans les études de médecine, donnant des répétitions pour pouvoir subsister.
Son compatriote Charles Robin, frappé par son courage et ses dons, lui apporte des appuis précieux et des encouragements qui lui vaudront d'obtenir un prix de thèse. Dès lors, il songe à exercer la médecine dans son village natal.
Le sort en décide autrement ; en gare de Lyon, il rencontre l'illustre médecin Nélaton, son ancien professeur, qui le convainc de se rendre dans la Nièvre où une épidémie de Choléra fait ravages. Devoir périlleux que Goujon assume sans faillir. C'est dans ce département qu'il noue des relations avec quelques grandes familles parisiennes qui sauront l'attirer dans la capitale. Il y exerce, rue Sedaine, tout en continuant d'étudier. Il obtient une licence de sciences naturelles, collabore aux travaux de Claude Bernard et de Littré. Nélaton, médecin de Napoléon III, s'adjoint ses services.
Lorsqu'éclate la guerre de 1870, Goujon s'engage comme médecin et assiste aux combats meurtriers du secteur de Metz. Son courage lui vaut la Légion d'honneur sur le champ de bataille. Après la capitulation, il se retrouve interné en Suisse, s'échappe et reprend la lutte avec l'armée de la Loire, car n'étant pas de ceux qui renoncent. Mais, malgré l'ardeur d'un Gambetta dont il partage les sentiments républicains et patriotiques, il doit se rendre à l'évidence ; la guerre est perdue. Il se marie en 1872 et, sous l'influence de Robin, acquiert la maison de santé de la rue Picpus, à Paris, se consacrant entièrement à la médecine, remarque pour sa bonté spontanée et sa simplicité naturelle, il dévient le maire du XIIe arrondissement en 1878 et demeure en exercice jusqu'en 1900. Ses compatriotes de l'Ain ne lui pardonnant pas de les avoir abandonnés pour la capitale, il échoue à la députation en 1883, mais les élections sénatoriales de 1885 lui apportent une éclatante revanche. Il sera sénateur de l'Ain jusqu'à sa mort, sous l'étiquette du parti républicain. Dans le même temps, il va assurer plusieurs années la présidence du Conseil général.
À la suite de son décès, survenu en 1907, une souscription publique est lancée pour lui élever un buste sur la place de l'Éperon. Il est réalisé par le sculpteur Aubé à Paris.
Goujon y est représenté tête nue, buste court, en costume moderne ; un jeune paysan bressan, debout sur le soubassement du piédestal, la tête nue et les manches retroussées, en sabots, lui offre une branche fleurie. Le buste mesure 0m66 de haut, le jeune paysan, aussi en bronze, 1,10 m. Le piédestal, en pierre d'Hauteville, œuvre de Eckmuller, architecte de Paris, et le socle formant pyramide mesurent 2,35 m de haut. Le monument est entouré d'une barrière en fer forgé ornementée. Sur le piédestal, on lit " Au Docteur -1839 - 1907 - ses compatriotes, ses amis "L'inauguration donne lieu à une cérémonie de grande ampleur comme Pont-de-Veyle n'en a jamais connu depuis. Elle a lieu le 4 septembre 1910, avec une solennité inaccoutumée, sous la présidence de Monsieur Emile Loubet, ancien président de la République, assisté de Monsieur Louis Barthou, garde des Sceaux et ami d'Etienne Goujon. Monsieur Millerand, ministre des travaux publics, également convié doit s'excuser au dernier moment. Un nombre considérable de personnalités assistent à la cérémonie. Pierre Goujon, le fils du sénateur, élu député en 1901, et, à ses côtés, tous les députés, ainsi que tous les sénateurs de l'Ain, M. Brin, préfet, M. Montange, maire de Pont-de-Veyle, le Dr Peyrot, sénateur de la Dordogne, représentant l'Académie de médecine, M. Sabot, maire du XIIe arrondissement de Paris, un grand nombre de notabilités de l'Ain et de la Saône-et-Loire.
À l'arrivée devant le monument, une énorme foule se masse sur la promenade ; toutes les musiques présentes jouent la Marseillaise et, sous les applaudissements enthousiastes, le voile tombe découvrant la statue.
Il y a pas moins de sept discours. Balvay, notaire, président du comité des fêtes, remet le monument à la ville ; Montange, maire, remercie ; Caillon, maire de Neuville-sur-Ain, dépose une gerbe au pied du monument, saluant le souvenir de celui qui avait été le protecteur et le bienfaiteur de sa ville ; Bozonnet, député de la circonscription, donne une biographie de l'ancien sénateur ; Sabot, maire du XIIe arrondissement, apporte le salut des anciens administrés de Goujon ; Bérard, sénateur de l'Ain, célèbre l'homme politique ; Barthou, enfin fait revivre celui qui était son ami dans un discours émouvant.
A l'issue de la cérémonie, un banquet de 550 couverts réunit tous les administrateurs de Goujon. Six discours sont prononcés au moment du dessert : le préfet Brin, Montange, Déplanche, conseiller général du canton, Baudin, sénateur de l'Ain, enfin Barthou et Louvet. Pas d'ennui, cependant, car en si bonne compagnie, de fines allusions et de spirituelles polémiques fusent à répétition.
La place de l'Éperon est bien triste depuis qu'elle est veuve de la statue de son bienfaiteur.
Etienne Goujon

Statue d'Etienne Goujon