• Nom Collecteur: Denis STEFAN et Jacques BOISSET
  • Date Création: 01-05-2026
  • Commune concernée: PONT-DE-VEYLE
  • Catégorie principale: Personnalités
  • Bibliographie: Pré-inventaire des Richesses Touristiques et Archéologiques du canton de Pont-de-Veyle, éd.1986 / Personnages illustres du canton de Pont-de-Veyle par Jean MARTINERIE éd.1988

Constantinople...

Tout commence avec Charles de Ferriol, baron d'Argental, ambassadeur de France à Constantinople (actuelle Istanbul). En cette fin d'année 1698, le voilà revenu en France d'un voyage diplomatique sur les rives du Bosphore avec... une petite fille. Elle a 4 ans, elle vient de Circassie.

La Circassie est une région perdue quelque part dans le Caucase. Ferriol l'a achetée 1 500 livres sur un marché d'esclaves à Constantinople. Sa famille et les siens se sont révoltés contre l'autorité de leur maître.

Alors des soldats turcs sont arrivés, ont pillé et saccagé leurs villages, emmené les habitants comme esclaves.Elle se prénomme Haïdé, les Ferriol la baptisent Charlotte-Elisabeth, les Français l’appelleront mademoiselle Aïssé.

Mais ne vous trompez pas sur les motivations réelles de Ferriol. Vous pensez qu'il a craqué devant les beaux yeux rieurs de cette petite fille si jolie, si gaie ?

Qu'il a eu pitié de cette enfant et a voulu la tirer de son cauchemar et d'un avenir incertain? Non. Ferriol pense à ses vieux jours. Il voit bien à quel point la petite est jolie. A quel point elle fera une jeune femme éclatante de beauté. Pourquoi ne pas en faire sa fille adoptive et sa maîtresse?

Retour au pays

Rentré en France, le baron la confie à sa belle-sœur, madame de Ferriol, la sœur de la célèbre madame de Tencin. Elle ne va pas grandir toute seule : les fils de madame de Ferriol, D'Argental et Pont-de-Veyle, vont l'adopter comme leur propre sœur.Ferriol lui, vaque: il occupe le poste d'ambassadeur de Louis XIV en Turquie entre 1699 et 1711. Puis il rentre en France où il retrouve Aïssé.

Elle a 18 ans, elle est si belle, tellement fine d'esprit ! Lui en a 62. Alors, Ferriol, est-ce son père adoptif, son mari, son ami ? Tout ça en même temps.

Car jusqu'à la mort de Ferriol en 1722, Aïssé se sent liée au vieil homme.Un genre de lien bizarre l'unit à lui : il l'a sauvée, elle lui doit quoi au fait ? Elle ne peut pas le dire, mais c'est là, au creux de ses entrailles comme une horrible marque au fer rouge.

Aïssé et son fardeau

A-t-il abusé d'elle ? On ne sait pas. Mais en tout cas, il profite de son ascendant sur elle. Elle si pure, si naïve, si vertueuse ! Il l'avait sauvé après tout ! Ca lui donnait tous les droits !

D'ailleurs Ferriol avoue un jour par écrit qu'il avait acheté Aïssé dans le but d'en faire soit sa file soit sa maîtresse. Elle a été l'une et l'autre ajoute-t-il...Mais il tombe malade et sa « fille » reste à son chevet des années à le soigner. Des années, oui...

Pauvre Aïssé ! Le baron est un débauché, mais un sacré coriace qui a survécu à une attaque d'apoplexie à Constantinople. Il peut encore vivre des années. A sa mort, il lui laisse une rente confortable et Aïssé va vivre chez madame de Ferriol.

Celle-ci va lui reprocher d'avoir touché l'argent. Mais Aïssé n'a jamais rien demandé ! Ecœurée, elle décide de jeter la lettre au feu comme ça, plus d'argent ! La voilà avec ce lien en moins avec Ferriol.

Le chevalier d'Aydie

Elle va essayer de vivre sa vie. Intelligente, belle, pure de cœur, elle devient la coqueluche de la Cour ! Le duc d’Orléans tente bien de la séduire mais en vain. Aïssé ne lui adresse même pas un regard. Elle n'aime pas le vice et la vanité des dames de la Cour.

Elle veut rester vertueuse et pure en toute circonstance. Jusqu'à ce qu'un beau chevalier fasse son apparition et ne lui chamboule le cœur...

Le chevalier Blaise-Marie d'Aydie, c'est lui. Beau, intelligent, romantique aussi. Tout pour plaire...

Chevalier de l'ordre de Malte et officier, il est né en 1690 d'une famille noble du Périgord, de François d'Aydie et de Marie de Sainte-Aulaire.Aïssé et lui se rencontrent chez madame du Deffant, dans un de ces salons mondains dont raffolent tout le gratin du XVIIIe s. Comment expliquer le coup de foudre ?

Non, pas un coup de foudre, un cataclysme, un raz-de-marée ! Le chevalier tombe fou amoureux. Ils vont s'aimer passionnément. Elle l'aime, Aïssé, aah, de tout son cœur, mais leur relation devient très complexe. Aïssé ne peut pas vraiment l'aimer comme elle le voudrait.

Elle l'aime comme une folle, se reproche cet amour, mais ne peut pas y résister.Et dire que toutes les femmes voudraient d'un mari comme le beau d'Aydie.

Les démons d'Aïssé

Le chevalier, justement, lui propose le mariage, puis d'aller s'installer à l'étranger où ils pourront vivre libres et heureux. Il est chevalier de Malte donc voué à la chasteté ? Pas important, ça ! Il peut pour épouser Aïssé se faire relever de ses fonctions ! Mais jamais elle ne voudra.

Car Aïssé a peur. Elle ne veut pas d'un mariage qui aurait, pense-t-elle, desservi le chevalier, l'aurait couvert de honte face au monde. Car elle n'a pas un sou, ne vient pas d'une famille de la noblesse. Elle vouerait le chevalier à la pauvreté et au déshonneur...

Elle écrit (lettre IX, Paris, août 1727) :

« Vous serez bien étonnée, madame, quand je vous dirai qu'il m'a offert de m'épouser. C'est la passion la plus singulière du monde : cet homme ne me voit qu'une fois tous les 3 mois. Je ne fais rien pour lui plaire. J'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur son cœur. Et quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois aimer le chevalier pour lui-même. Jugez comment sa démarche serait regardée dans le monde s'il épousait une inconnue... non, j'aime trop sa gloire et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette sottise»

Elle a peur que si D'Aydie l'épouse il lui reproche plus tard cette erreur et qu'il ne l'aime plus. Aah, Aïssé, tu penses trop. Où peut-être sont-ce les angoisses et les peurs de l'enfance et des traumatismes liés à Ferriol qui resurgissent ? Cette prison mentale où le vieux marquis l'a enfermé, lorsqu'il en faisait sa chose, la transformant en petit animal sans défense qu'il a sauvé et qui a droit de vie et de mort sur elle?

Aïssé, le chevalier et Célinie !

Pourtant Aïssé et le chevalier ont une fille en 1721 : elle s’appelle Célinie Le Blond, née dit un document de l'époque, née « de Blaise Leblond, officier de marine et de Charlotte Méri demeurant rue Neuve-Saint-Augustin ». D'abord cachée chez l'amie d'Aïssé lady Bolinbrocke en Angleterre, la petite est élevée dans un couvent à Sens sous le nom de miss Black. Des faux noms, pour que jamais on ne sache l'identité des parents. Quel déshonneur, sinon! Mais les démons d'Aïssé refont surface. Elle doit combattre son amour pour D'Aydie. Elle a fait preuve de tellement de faiblesse et ça, elle ne le supporte pas. Mais d'un autre côté, l'amour se fait de plus en plus intense, elle a tellement de peurs. Peur que le chevalier ne l'aime plus, peur d'espérer quoi que soit de bon. Son cœur, son âme se tiraillent sans arrêt. Elle dit d'ailleurs (lettre XXIV, Paris, 1730) :

« Je voudrais bien qu'il n'y eut plus de combat entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas, jamais. Mon corps succombe à l'agitation de mon esprit.»

Tourments

Alors, Aïssé se confie à son amie de Genève, madame Calendrini. Aïssé ne se sent pas bien, ne sait pas quoi faire. Le chevalier ne comprend pas non plus. Elle l'aime mais elle le repousse. Et puis cette pauvre Célinie qu'il faut cacher dans un couvent aux yeux du monde, qu'il faut aimer en cachette... Ils ne sont pas mariés mais la petite va être chérie et bien éduquée.

Seulement, Aïssé dépérit à vue d’œil...

« Ma santé est médiocre et je maigris beaucoup, c'est pourtant le premier bien. Elle fait supporter toutes nos peines. Les chagrins l'altèrent, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point de honte d'être pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu ?
« Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce monde et en l'autre. Pour moi, qui n'ai pas le bonheur de m'être bien conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie d'être du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses (lettre VII, Paris, 1727)

Ils s'aiment tous les deux de plus en plus chaque jour, lui dans son château périgourdin, elle entre Paris, Ablon et Pont-de-Veyle. Il lui envoie des lettres « pleines de louanges », si bien écrites. Ils se retrouvent à Paris. Même pour quelques heures, Aïssé a-t-elle eu un peu de répit, a-t-elle pu goûter au bonheur? Pas sûr. « Quel bonheur si je pouvais l'aimer sans me le reprocher ! » dit-elle (lettre, 1727).

« Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise ? Pourquoi n'est-elle pas innocente ? » (lettre de Pont-de-Veyle, 1729)
« Personne ne devait être plus heureuse que moi et je ne l'étais point. Ma mauvaise conduite m’avait rendue misérable. J'ai été le jouet des passions, emportée et gouvernée par elles » (lettre XXXIV, Paris, 1733)
« La vie que j'ai menée a été bien misérable. Ai-je jamais joui d'un instant de joie ? Je ne pouvais être avec moi-même, je craignais de penser. » (lettre XXXVI, Paris, 1733)

La réponse du beau chevalier

Voilà les pensées qui tourmentent Aïssé. Aussi elle écrit une lettre à son chevalier dans laquelle elle lui dit qu'elle l'aime plus que tout et qu'elle ne veut pas lui faire de mal. Mais elle lui demande de rompre, d'être ami, frère et sœur, seulement. Voilà la réponse du chevalier :

« Votre lettre me touche bien plus qu'elle ne me fâche. Elle a un air de vérité et une odeur de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chère Aïssé, il ne m’importe des moyens ; ils me paraîtront tous supportables pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre cœur.« Vous verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh ! Pourquoi ne m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de votre âme, c'est la vertu qui m'attachent à vous ? Je vous l'ai dit mille fois, et vous verrez que je ne vous trompe pas. Mais est-il juste que vous attendiez que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire ?« Ne me connaissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir? Soyez, dès ce moment, persuadée que je vous aime, ma chère Aïssé, aussi tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer.»

Le souvenir d'Aïssé

Aïssé meurt à seulement 39 ans le vendredi 13 mars 1733.La petite-fille de madame Calendrini, Julie Rieux, fait publier les lettres d'Aïssé et de sa grand-mère en 1787 sous le titre : Lettres de Mademoiselle Aïssé à madame C... qui contiennent plusieurs anecdotes de l'histoire du temps, depuis l'année 1726 jusqu'en 1733.

Le chevalier vivra encore 15 ans dans ses terres périgourdines, avec sa fille Célinie, avant de mourir en 1760. Sans jamais avoir un seul instant oublié Aïssé... On retrouve leur fille Célinie au château de Nanthiat (24) après son mariage avec le comte de Jaubert et leur petite-fille Marie-Denise au château de Bonneval (87)...

 

Mademoiselle Aïssé

Peinture de Aïssé