Située aux confins de la Bresse et de la Dombes, la commune de Biziat se caractérise par l’extraordinaire richesse de sa toponymie. Reflet de son ancrage historique dans un très lointain passé, celle-ci est aussi le témoignage ô combien vivant d’une activité rurale aussi intense que variée qui, par-delà les siècles, nous raconte une histoire humaine passionnante.
Un récent recensement des toponymes et microtoponymes de Biziat nous a révélé plus de 530 noms de lieux-dits, nombre impressionnant si l’on songe que le territoire ne s’étend que sur 1140 hectares. Ajoutons à cela que beaucoup d’autres nous demeureront sans doute à jamais inconnus, les sources orales anciennes étant aujourd’hui pratiquement éteintes. Les sources écrites, quant à elles, laissent la porte ouverte, bien sûr, à des trouvailles complémentaires… Les nôtres ont consisté essentiellement en cartes anciennes et plans cadastraux, plan napoléonien notamment (réalisé en 1811 pour Biziat) et plans plus récents (1939 et actuel), accompagnés des états des sections et matrices cadastrales. Enfin, les archives notariales constituent une mine inépuisable de découvertes. Mais nombre de toponymes et microtoponymes n’ont existé que dans la langue orale qui les a conservés, parfois, jusqu’à nos jours. Beaucoup sont cependant tombés dans l’oubli faute d’usage.
Dans le cadre restreint de cet article, nous avons été obligé de sélectionner une petite partie seulement de ces toponymes. Ils permettront cependant au lecteur de cheminer dans le passé d’une commune attachante, à la découverte de lieux-dits aux noms souvent pittoresques, réveillant pour un moment tous les parfums d’un monde oublié.
N.B. Après chaque toponyme ou microtoponyme, nous indiquons sa section cadastrale et, dans la mesure du possible, le nom actuel sous lequel ils ont été regroupés, tout particulièrement s’ils ne sont plus en usage aujourd’hui.
Une terre et des hommes
La situation de Biziat en limite du fossé bressan, au nord de la Dombes, explique le paysage vallonné du territoire. Des pentes marquées, entre autres à l’est et à l’ouest du village, des terrasses, des dépressions, sont le résultat des formations géologiques tertiaire et quaternaire à l’origine d’importants dépôts d’éboulis et de moraines glaciaires (galets, cailloux), accompagnés d’argiles et de limons limitant l’infiltration des eaux superficielles. Les écarts d’altitude de ce paysage sont peu importants : de 179 à 224 m. Ainsi, le lieu-dit En l’Audumont ou Haut-du-Mont (A2, Aux Béquignaces) « culmine »-t-il à 211m. Il forme une grande colline orientée SE-NO et porte très bien son nom. Elle était jadis entièrement couverte de vignes et d’arbres fruitiers qui ont laissé place aujourd’hui aux cultures céréalières. A l’inverse, les dépressions et creux de terrain seront désignés En la Croze, En Crosat (A1, Au Pendu, du latin crosus, creux, ou gaulois krosu, dépression de terrain), Le Creuzet (B1, Les Prés du Village ), ou encore Au Combe ou Aux Combes (B2, A la Philiberdière, du gaulois cumba, vallée, baquet, indiquant un abaissement du terrain). Concernant le relief, citons encore Au Pendu ou Aux Pendus, (A1) terme singulier qui suscita des prouesses d’imagination. L’appellation s’étend de part et d’autre du Chemin des Pendus, sur les communes de Laiz et de Biziat. On a cru voir dans ce terme macabre le souvenir d’un habitant de Rétissinge (A1, aujourd’hui le plus gros hameau de la commune) qui y mit fin à ses jours en 1776, mais l’endroit portait ce nom auparavant. Il semblerait plutôt que le sens soit pentu, ce que justifierait la topographie des lieux.
Les hommes, bien sûr, se sont adaptés à ce relief, les noms aussi. On a bâti La Grange d’Avar (comprenons d’aval, de dessous), encore nommée Domaine d’Embas, (C1), située en contrebas du hameau de Stivan (C1) ou Setivan (M. Lachiver dit qu’une sétive était, dans le Forez, l’étendue de pré qu’un homme pouvait faucher en un jour, mais…). Le sous-sol caillouteux, au niveau de la Veyle, a permis l’extraction de galets Au Pierrier (C1, En la Grande Veyle ), Aux Gravières (C2, Champ Patué ), A la Gravière (C1, En la Petite Veyle ). Proche de la Petite Veyle, ce troisième lieu fut le dernier exploité et y a gagné son nom. Laissé ensuite à l’abandon, il a été reconverti et aménagé récemment en site de loisirs pour les habitants de la commune. Car ces gravières, lorsqu’elles n’étaient pas remblayées, sont rapidement devenues des plans d’eau pour le plus grand bonheur des pêcheurs à la ligne.
Le domaine de l’eau
L’eau est partout présente à Biziat. On ne compte pas moins de onze kilomètres de cours d’eau. Le plus important est La Veyle (peut-être du celtique Vidula, rivière cachée sous les arbres) qui reçoit de nombreux biefs. Le principal est le Bief Bourbon , autrefois Bourban, auquel on a pu donner le sens de eau qui bouillonne. Mais ce terme connote aussi la bourbe, en patois borba , qui viendrait du gaulois borva. On trouve aussi La Méserine, bief très discret qui a donné le toponyme En Misérine (A2, Aux Béquignaces ). Au nord de la commune, le Bief de Morbier (en patois Morby, bief mort) forme la limite avec la commune de Perrex au lieu-dit Aux Grands Morby (C3), cependant que le Bief des Gondées sépare Biziat de Saint-Jean-sur-Veyle.
Plusieurs gués (des gas en patois) permettaient autrefois de franchir la Veyle : au Gas des Parties (C3, Les Terres Cathelin , Gué des Parties, devenu aujourd’hui le Gour des Parties). A cet endroit, la rivière se divise en Petite Veyle et Grande Veyle. Cette dernière file vers le nord et forme un moment la limite avec Perrex, cependant que la Petite Veyle se dirige vers l’ouest en direction de Saint-Jean-sur-Veyle où les deux cours se réuniront. Quant aux actuels Prés Dugas (A1), en limite de Laiz, ce sont en réalité les Prés du Gas (orthographié parfois gaz), c’est-à-dire les Prés du Gué, gué qui permettait jadis le passage sur l’autre rive à cet endroit.
Il était fréquent, autrefois, de désigner un pré ou une terre en fonction de son environnement. Ainsi trouve-t-on près de la route de Biziat à Vonnas, les Prés du Pont (C1, Aux Allouets ) proches du Bief Bourbon, de même qu’un Pré du Pont non loin du Moulin du Geai (C2) à proximité de la Rivière Morte. Celle-ci, souvent appelée simplement La Morte, est l’appellation usuelle du Bief Bourbon dans ses derniers méandres avant qu’il ne rejoigne la Veyle, la quasi absence de courant à cet endroit suffisant à justifier le terme. Quant aux Planchettes (B2, Aux Prés Manin ), à côté de ce même bief, elles gardent le souvenir d’une passerelle aujourd’hui disparue. Les Prés de Veyle (C1, En la Grande Veyle ), le Pré des Rivons (C1, Aux Grandes Terres, du latin ripa, rive) évoquent des prés riverains. L’humidité de certains endroits a d’ailleurs laissé des noms sans ambiguïté, comme Aux Marais, mais aussi Aux Vierres (C3), Au Petit Vierre (C2, issu de vetus, vieux, ce terme désignerait des terres pauvres, souvent humides et cultivées en jachère), de même que Aux Nièvres (C2, Champ Chotet, du gaulois neboro, prairie au bord d’une rivière), Aux Illes ou Aux Isles (C1, En la Luminaire).
Enfin, la nature imperméable du sol a permis la création de nombreuses mares dont les noms ont perduré, accompagnés parfois du nom de leur propriétaire : Aux Mares (C2, Aux Dégletagnes), En la Mar Flopet (B2, Champ du Moulin), En la Mar du Bret (A2, Aux Mayolières, bret viendrait de brittus, niais), ou encore de leur destination : En la Mare du Pont Buyas (A2, Buyat dériverait du latin bucata, la lessive, et pourrait désigner une mare-lavoir, très en usage autrefois. A noter que le patois de la lessive est la bürhya). La mare étant aussi très souvent désignée en Bresse sous le terme de serve, on trouve les lieux-dits Aux Serves (B2, Le Sève), En Servette (B1) ou encore Au Sève (B2), qui est une déformation.
Autant d’eau méritait, bien sûr, que l’on s’ingéniât à en tirer parti.
Moulins, barrages et usines
De tout temps, mais particulièrement au XIXè siècle et au début du XXè, l’économie locale s’efforça de mettre en valeur ce potentiel hydraulique, dans le domaine agricole, mais aussi de l’artisanat.
Des trois principaux moulins qui fonctionnèrent à Biziat, deux sont très anciens puisque l’on en connaît les propriétaires depuis le XVè siècle. Le Moulin du Geai (ou du Geay), situé au lieu-dit Le Geai (C3) doit son nom à Antoine Geay qui, en 1438, le tenait d’Amédée VII, comte de Savoie. Incendié au XVIè siècle par les troupes de Biron, il entra ensuite dans la famille Monnier avant d’être exploité, à la Révolution, par Pellet père et fils. Puis il passa à Benoît Broyer à qui le châtelain de La Moussière, M. Granjon de Lépiney, le rachètera en 1872. Il sera encore vendu plusieurs fois. Un Champ du Moulin (C2) et un Pré du Geai (C2) gardent la mémoire des terres cultivées par le meunier parallèlement à son métier principal. Le moulin, quant à lui, est aujourd’hui une simple maison d’habitation.
Le Moulin de Péroux (C1, autrefois Perroux, du latin petra, pierre) était, au XVè siècle, la propriété des frères Chapponod. Après avoir été exploité à la Révolution, par un certain Cizaire, il fut racheté en 1821 par M. Villier, avocat et maire de Perrex, puis affermé à différents meuniers. Incendié en 1897, il fut converti en 1900 en usine électrique qui apporta le premier éclairage aux communes de Vonnas, Neuville-les-Dames et Châtillon-sur-Chalaronne. En 1930, l’Union Electrique en devint propriétaire, avant sa nationalisation en 1947. Le Moulin de Péroux est lui aussi, aujourd’hui, une simple résidence privée. On trouve là aussi, non loin de Péroux, un autre Pré du Moulin (C1)
Quant au Moulin du Breuil (B1, peut-être du gaulois brogilo, taillis, petit bois), construit sur le bief Bourbon par Benoît Verdellet en 1818, il fut moulin à blé avant de passer en 1907 à un industriel jurassien, Léon Suleau. Celui-ci y installera, grâce à la force motrice de l’eau, une entreprise de tabletterie produisant divers petits objet en os (jetons et jeux).
De nombreux petits barrages d’irrigation permettaient, par ailleurs, de faire « boire les prés » lors des sécheresses. Ils étaient le plus souvent désignés par le nom de leurs propriétaires : le barrage Sallet (au Gour des Parties), le barrage Babey-Cabuchet (sur le Bief Bourbon), le barrage Tanton (sur le Bief de Méserine). Quant au pont-barrage appelé communément Pont de Palesse (C1 – C2), il faut voir là la forme patoise de Pont de Palisse, la palisse, ou palis, étant, selon M. Lachiver, une « dalle utilisée pour la fabrication de réservoirs d’eau », ce qui, ici, est assez plausible.
Une végétation abondante et variée
Si le territoire de Biziat ne possède aujourd’hui ni grands bois ni forêt, il a su conserver cependant, malgré les exigences de l’agriculture moderne, un couvert arboricole non négligeable. Buissons, haies vives, bosquets, continuent d’ombrager les charrières, les cours d’eau, et d’apporter, aux heures de canicule, une fraîcheur bienfaisante aux bêtes des pâturages. Nombreux sont les lieux-dits qui rappellent les principales essences que l’on y rencontre. Ce sont, pour le saule : Aux Saules (B1), en Terre des Saules (B1), au Champ du Saule (A1), ainsi que le Pré de la Sausaie (C2, Chanal, la sausaie étant la saulaie, endroit humide, marécageux, où poussent les saules) ; pour le chêne : Aux Chanées (A2, Au Pain-Bénit et B1, En la Goute ), A Chanal, (A2, de cassano, chêne, lieu planté de chênes), au Pré du Chêne (C2, Aux Dégletagnes ), En Rouvraie ou Rouvraye, (A1, Rétissinge ), En Rouvray (A2, de robur, lieu planté de chênes rouvres), A Rebours (même origine, robur). De nombreuses références au tremble semblent indiquer une forte présence de cette essence : Aux Trembley (C1, la tremblaie étant un lieu planté de trembles), Au Grand Tremblet (C1, Bey), Au Petit Tremblay. L’orme, ou ormeau, entourait fréquemment les prés jusqu’à ce que la maladie de la graphiose le fasse pratiquement disparaître. Plusieurs toponymes en gardent la mémoire : le Pré des Ormeaux (C2), Aux Grands Ormets (C1, Aux Grands Prés), Au Petit Ormet (idem). L’aulne, ou verne, était (et est encore) très abondant dans les endroits humides, comme le Pré du Vernay (ou Verney, ou encore Vernet, C2, Prés des Bonniers). Dérivés du latin raus, roseau, Les Roselières (C1, Bey), le Pré du Roselier (C1, Aux Grands Prés), indiquent un lieu humide où croissaient les roseaux, ainsi peut-être que Les Cannières (B2, Aux Biches), ou encore Le Cany (B1), qui pourraient, eux, trouver leur origine dans le latin canna, cannetum, lieu couvert de joncs (que l’on songe à la ville de Sarlat-la Canéda, en Dordogne). Si La Terre du Sorbier (A2) semble devoir son nom à un seul arbre, la Forêt des Glaines (C2) ne mérite aujourd’hui plus le sien. Les peupleraies et autres vernets que l’on peut rencontrer sont beaucoup plus modestes. Tout au plus trouve-t-on un Communal des Petits Bois (C2, Prés des Glaines) !
Ces nombreux bosquets, vernets, furent de tout temps l’objet d’une pratique culturale immémoriale : l’essartage. De nombreux lieux-dits ont gardé le souvenir de ce mode de défrichement : Aux Essertey (Essertys, Eserty, (C1, Domaine d’Embas), Aux Prés l’Essard (L’Estard, L’Etard (B1, Les Favres), A Lestard (B1), (issu de exsartum, terrain défriché), mais aussi Aux Archets (ou Archats, C1, Péroux, souvenir de arsus, arderer, brûler, défricher par le feu).
Usages et pratiques agricoles
Si un grand nombre de lieux-dits ont hérité leur nom des différentes formes de cultures que l’on y pratiquait, doit-on en déduire pour autant que l’on avait l’habitude de consacrer le même secteur à une variété bien définie, d’année en année ? Ainsi, Les Avenières ( terme déformé par la suite en Les Savignières (B2) évoque la culture habituelle de l’avoine en cet endroit, Les Ravières (A2), celle des raves, et Les Courgières (C1, Aux Béquignaces), celle des courges. Encore faut-il se méfier des évidences ! De nombreux lieux-dits Aux Champs sont suivis d’un nom de personne ou d’un complément indiquant une particularité. Ainsi, Au Champ Chotet (C2), que l’usage transforma, en patois, sous la forme Au Sansoutet. Selon M. Lachiver, dans le Berry, on entendait par terre à chotte une terre à blé de seconde qualité et, au XVIIIè siècle, le blé chotté était un blé passé à l’eau de chaux avant le semis, afin de détruire les parasites. Le même auteur voit dans le Carquelin (ou Craquelin, B2, Le Calendras, « un blé dont le grain, maigre et flétri, contient peu de farine, mais fait du bon pain ». A Champ Chenerieux (ou Cheverieux, ou Chenevier, C1, on peut supposer la culture du chanvre, rapprochant le terme de Chenevière, du patois chenève, issu du latin cannabis). Dans le même registre, Les Menevrières (ou Menevières, B1, Le Bourg ), seraient à rapprocher de menevée, qui désignait « un paquet de chanvre que l’on prend à deux mains et dont on bat la tête pour tirer le chènevis » (M. Lachiver). Le Pré du Regain, (A2, Aux Mayolières) et les Prés du Reguin (C1, Aux Grands Prés) évoquent tous deux la seconde coupe de foin. Au Grand Peloud (ou Pelous, B2), l’herbe devait être plus rare si l’on admet que Peloud vient du latin pilosus, garni de poils, qui a donné pelouse, surface d’herbe basse, clairsemée, peut-être avec le sens de friche (M. Lachiver). Le lieu-dit Au Cinquin (C1, Sous Rameau) évoque un petit gerbier d’une vingtaine de gerbes, mais qui, à l’origine, devait être de cinq gerbes.
Les vignes, aujourd’hui disparues, étaient jadis présentes dans presque toute la commune : La Vigne Blanche,(A2), Aux Grandes Vignes, (C1, A Bey, et A2, A Chanal ), Aux Vignes de la Croix, (A2), Aux Grands Hotins (B2, La Philiberdière). Les hotins, ou hautains, sont des vignes cultivées en hauteur, avec de grands échalas, ou parfois palissées sur les arbres. De très nombreuses Verchères (A2, Au Curtil-Colin, A Chanal, B2, Au Domaine Neuf, etc. apparaissent dans les anciens plans. Certains de ces lieux-dits sont parvenus jusqu’à nous, mais un grand nombre a maintenant disparu. Verchère (parfois Versière ou Vescière (C1), et le diminutif Vercheret (A2, A Pain-Bénit) serait issu de la racine gauloise verc, jardin, et désigne couramment, en Bresse, un petit clos soigné, proche de la maison, souvent agrémenté d’arbres fruitiers ou de cultures délicates. Les Verchères David (A1) existent toujours. Au Platuroux, (A1, Verchères David ) ou encore Aux Platières, (A2 et C2) trouvent sans doute leur origine dans les plates qui désignaient des groupes de sillons de labour, puis la parcelle labourée elle-même. Quant aux Glaines, Glènes, (C2), Prés des Glaines, (C2), ces termes gardent le souvenir de la pratique immémoriale du glanage, après enlèvement de la récolte (la glane étant la poignée d’épis glanés). Nombre de parcelles étaient entourées de clôtures pour éviter que les bêtes ne divaguent et saccagent les récoltes. Ainsi trouve-t-on Le Clusserand (ou Clozuron, ou Closeraux, A1, Aux Prés Dugas) issu du latin clausura, fermeture, clôture, tout comme Aux Closures, (C2), Au Clusonnet (C2, Aux Dégletagnes). Citons encore Les Prés Clos, (A2, Aux Mayolières), L’Enclos des Biches, (B2, Aux Biches ), En l’Enclos, (B1, Les Favres), L’Enclos des Dombey (A2, En Rouvray, avec patronyme). Quant au Curtelet (ou Curtelot, (C1, A Bey), ce terme semble provenir du latin cohors, qui a donné cortis, exploitation agricole, puis cohortile, jardin. Ce serait là le sens de curtil, souvent accompagné du nom de son propriétaire, comme Au Curtil-Colin (A2).
Le sceau de l’Histoire
Remontant à l’Antiquité, et en usage encore au Haut Moyen Age, le terme latin villa désignait un domaine agricole, une ferme de plus ou moins grande importance où vivaient d’un côté les propriétaires, et de l’autre les familles de serviteurs et de paysans qui y travaillaient. C’est là l’origine des mots villa, ville, village que nous connaissons. Plusieurs lieux-dits de Biziat peuvent trouver là leur origine : En les Villers (ou Les Villes, A2, Aux Béquignaces), En Villeneuve, (B1) En Villady, (B1) le Pré de la Ville, (C2, Prés des Bonniers), le Pré Villard (B1, En la Goute). Cependant, M. Lachiver donne à viller le sens de lier la vigne à l’aide de villons, brins d’osier destinés à cet usage. Or il y avait, précisément, il y a peu d’années encore, une plantation de villons aux Villers ! Coïncidence ?
Trois toponymes : Aux Contamines, (C1, A Stivan), En Contamine, (A1, En Penloup), En les Condamines, (B1, Aux Mûres), sont issus du bas-latin cum-domus, « terre réservée au seigneur », rappelant que ces terres n’étaient pas soumises à des charges et exploitées pour son compte. Au Colonge, (B2, Aux Savignières), Aux Collonges, (C1, A Bey), viendraient du latin médiéval colonica et désigneraient, à l’origine, des terres cultivées par des paysans libres, mais qui y restèrent attachés. M. Lachiver dit que « les tenanciers colongiers jouissaient d’une situation nettement privilégiée, protégés par la coutume et solidaires entre eux ».
De nombreux lieux-dits nous transmettent les noms de leurs anciens propriétaires, pour la plupart inconnus. Ainsi le Pré de la Dame, (B2, Aux Prés Manin), le Pré Petit Jean, (C2, Pré des Bonniers), ou Les Prés Boulangers (B1, Les Favres). Le premier pourrait faire référence à une propriétaire de quelque importance sociale, en tout cas respectée. Quant au troisième, des Boulanger ont habité Biziat et la région. Pour le Pré des Bonniers, (C2), si le bonnier était une très ancienne mesure agraire, il y a fort à parier, ici, que Bonniers soit une déformation de Monnier. Il existe, de surcroît, un autre Pré Monnier, (C1, A Rameau),ainsi qu’une Terre Monnier (C3, Au Bois Roland). Des familles de ce nom furent établies de toute ancienneté à Biziat. L’une d’elles jouissait d’une grande notoriété. L’un de ses membres, Jean-Marie Monnier, lettré du XVIIIè siècle, cumulait les fonctions d’avocat au Parlement, juge des marquisats de Treffort et Varambon, juge de Saint-Sorlin-en-Bugey, subdélégué de l’Intendance de Dombes, conseiller du roi au Baillage de Bresse et siège présidial de Bourg, enfin conseiller du Tiers Etat de la province de Bresse. L’un de ses ancêtres, Bertrand Monnier, à la fois curé et notaire à Biziat au XVè siècle, usa de sa fortune personnelle pour doter la paroisse de la chapelle N.D. de Pitié, aujourd’hui classée à l’I.M.H. et que l’on peut admirer dans l’église du village. Plus près de nous, d’une autre famille, M. Raymond Monnier fut maire de Biziat de 1971 à 1985.
Si le lieu-dit Le Geai tient son nom, ainsi que nous l’avons vu, du propriétaire du Moulin du Geai, Antoine Geay, au XVè siècle, le toponyme La Moussière (A2) ne doit probablement rien au château (avec chapelle, dépendances et fermes), qui s’y élevait naguères. Le nom tire sans doute son origine de l’environnement où la mousse devait tenir une place importante. Le plus ancien document connu faisant allusion à l’existence d’une terre et d’un seigneur de La Moussière date de 1186. Il s’agit d’une charte d’accommodement passée entre les templiers de Laumusse et Humbert de Genod, seigneur de La Moussière concernant leur battoir et moulin sur la Veyle. La Petite Moussière (B1), au sud du château, constituait avec La Grande (ou Grosse) Moussière un vaste et beau domaine agricole qui changea maintes fois de propriétaires avant d’être dispersé. Le château, la chapelle et la plupart des bâtiments ont été démolis dans la seconde moitié du XXè siècle.
Proche du Moulin Blanc (à cheval sur les communes de Laiz et de Saint-Jean-sur-Veyle), le lieu-dit La Joclière (C3) consiste en un simple pré. La Joclière est une déformation de La Jaclière, nom du fief tenu par plusieurs seigneurs du même nom et dont relevaient une poype, un mas et un pré, qui dépendaient respectivement des paroisses de Laiz, Saint-Jean-sur-Veyle et Biziat. Le pré étant sur Biziat conserva l’appellation. Quant à l’origine du nom, M. Lachiver parle d’une jonquière pour un pré marécageux où poussent les joncs. Sa situation au bord de la Veyle, en zone inondable, plaiderait pour cette explication. Mais c’est incertain.
Le hameau de Savaron (C1), l’un des plus hauts points de la commune, tient son nom, lui, d’un seigneur lyonnais du XVIIè siècle qui acheta à Biziat, au hameau de Bey (C1) en ce même endroit, un domaine agricole de moyenne importance. Dans l’acte de 1698, il est dénommé « Ennemond Savaron, escuyer, seigneur de Senevier et autres places, conseiller du Roy en la Sénéchaussée et siège présidial de Lyon ». S’il n’a laissé aucun souvenir à Biziat, c’est qu’il n’y mit probablement jamais les pieds ! Quant au hameau de Dégletagnes (C2), ce nom pourrait se rattacher à aquilent, églantier. Il semble en tout cas être propre à Biziat (Gletaigne, 1331). Guigue rapporte, en 1873, que « le 1er avril 1331, Jean, fils d’Etienne de Gletaigne, reconnut tenir en fief de Girard d’Acie, abbé de Tournus, tout ce qu’il possédait dans ce village qui est encore habité par plusieurs de ses descendants. C’est dans ce village aussi qu’est né Michel Dégletagne ( Michel de Gletaigne), recteur de l’université de Turin, sénateur au Sénat de Savoie, gentilhomme ordinaire du duc et auditeur général du camp ». Plusieurs familles Dégletagne résident encore à Biziat aujourd’hui.
Le poids de la religion
Jusqu’à la Révolution, le long passé religieux de Biziat ne fait pratiquement qu’un avec l’histoire du village. Une telle imbrication ne pouvait que laisser de durables traces dans la toponymie locale. Dès le IXè siècle, la situation semble scellée. En 842, l’empereur Lothaire donne à son vassal Immon sept mas et une chapelle à Biziat. Ce dernier remet bientôt ses titres et droits aux moines bénédictins de Tournus. Ces possessions seront confirmées à l’abbaye en 875 par Charles le Chauve. Cette manne foncière tombait à point pour les Bénédictins qui venaient d’être chassés de l’île de Noirmoutier par les envahisseurs Normands. Fixés à Tournus, une partie des disciples de saint Philibert essaima alors à Biziat où ils fondèrent un prieuré. Ils entreprennent de défricher et de mettre en valeur le pays, implantant la vigne sur une grande partie du territoire. Les Bénédictins séjourneront près de 450 ans à Biziat. Cependant, les relations entre l’abbé de Tournus et les sires de Bâgé, maîtres de la Bresse, ne seront pas exemptes de conflits, à propos de la gestion des domaines comme de l’exercice du droit de justice. Le prieuré sera détruit par un incendie au XIVè siècle. Mais « l’ère monastique » ne sera pas terminée pour autant. A partir du XVIè siècle (1529 ?), les moines augustins de Brou commencent à acheter des terres à Biziat et dans les paroisses environnantes. Ils constitueront rapidement d’importants domaines. La tradition rapporte que le monastère de Brou envoyait à Biziat ses religieux malades ou convalescents, la qualité de l’air y étant réputée excellente. La Maison des Moines (que l’on situe à l’emplacement de l’école actuelle) faisait en quelque sorte office de maison de repos. Les Augustins resteront à Biziat jusqu’à la Révolution.
De nombreux lieux-dits peuvent avoir gardé le souvenir de cette longue occupation monastique. Faut-il voir dans ces biens fonciers d’anciennes propriétés des Bénédictins de Tournus ? des Augustins de Brou ?...Nous en citerons quelques- uns : Au Pain-Bénit (A2), En la Luminaire, (C1), Aux Chandelières, (B1, Au Breuil), A Rameau, (C1), le Pré de Rameau, (C1), Au Paradis (B1, Le Bourg). A propos de ce dernier toponyme, M. Lachiver dit : « Nom donné anciennement à des cours devant une église », mais aussi : « Le terme est resté attaché à beaucoup de noms de lieux où l’on enterrait les pestiférés ». Plus généralement, les lieux-dits Le Paradis sont de petits domaines situés dans la proximité de l’église, et dont le bon terrain permet des cultures fruitières et maraîchères soignées. En Carmentrant (B2), viendrait, lui, du bas-latin d’origine grecque –eremus, désert, qui pourrait évoquer ici, peut-être, un terrain inculte ou ingrat. Mais une autre explication voit dans Carmentrant « carême-entrant », ce qui se rapporterait à Carnaval, Mardi-Gras, le début du carême. Aux Chalendes, Chalendex (C1, Prés des Chintres), connote la fête de Noël, appelée autrefois les chalendes dans le Lyonnais. De nombreuses croix de mission s’élevaient autrefois dans toutes les communes, érigées pour la plupart au XIXè siècle, le plus souvent à des carrefours. Si beaucoup ont disparu, on en rencontre encore le long de nos chemins de campagne où elles ont parfois donné leur nom à des lieux-dits : les Prés de la Croix, (A1), les Vignes de la Croix, (A2, En Rouvray), la Croix Cassée (ou En Croisette, C1, A Savaron). Pré Buis (A2, A Pain-Bénit, du latin buxus), situé de surcroît à Pain-Bénit, pourrait bien avoir une origine religieuse en lien avec le passé de Biziat et la fête des Rameaux. Mais ce pourrait être aussi un patronyme. Sous l’Eglise (B1, Le Bourg) ne pose pas de problème. Le lieu-dit En la Chapelle, (ou Pré de la Chapelle, C1, Aux Grands Prés), garde certainement le souvenir d’une très ancienne chapelle sous le vocable de saint Jean-Baptiste, fondée avant 1323 par les seigneurs de Longes, dont Etienne de Marmont, dans le hameau de saint Jean Bichard, sur la commune de Saint-Julien-sur-Veyle. Cette chapelle était assez éloignée de notre parcelle, mais En la Chapelle rappelle probablement que le chapelain jouissait de droits sur cette terre à qui l’usage donna le nom. Démolie avant 1760, on peut en déduire l’ancienneté de ce microtoponyme. Quant au Pré de Moitié, (C2, Aux Dégletagnes), doit-on comprendre ici une parcelle exploitée en métayage ? Nous serions très tenté d’y voir plutôt une déformation de Motier, Moutier (du latin monasterium). Il s’agirait alors d’un pré du monastère, et ce serait là le plus sûr témoignage de la longue présence des moines à Biziat.
Il y aurait encore beaucoup à dire, et le voyage serait long à travers l’inextricable forêt de ces expressions venues d’un autre âge, toutes plus colorées et évocatrices les unes que les autres. Mais ne nous y trompons pas : sous leur apparence pittoresque, elles recèlent souvent, pour qui cherche à en percer le sens, les pièges les plus inattendus, et le risque est grand d’y tomber de bonne foi. Nous n’avons fait ici qu’esquisser une approche. Un plus large éventail, de plus amples développements nécessiteraient un autre cadre. Mais quel plaisir, déjà, de cheminer dans ce labyrinthe, quitte, pourquoi pas, à nous y égarer un peu..