Le doyenné disparu.
L’église de Chaveyriat, sous l’obédience de l'abbaye de Cluny, fut placée sous la responsabilité d'un prieur, puis d'un doyen, terme employé depuis les années 1030-1040. Le prieuré est qualifié de cella dans les bulles papales des Xe et XIe siècles. Par doyenné on entend l’église avec les domaines fonciers et les bâtiments d’exploitation et d’habitation. Il y avait 3 à 5 moines à Chaveyriat ; l’un deux, le doyen, était chargé de l’administration des domaines fonciers. Les bâtiments occupaient le sud de l'église actuelle.
Le système domanial clunisien était donc basé sur un réseau de doyennés, répartis dans les environs du monastère. Au milieu du XIIe, on en comptait une trentaine, dans un rayon autour de 50 km de Cluny. Ils ne devaient pas se trouver à plus d’une demi-journée à cheval. Citons Beaumont-sur-Grosne, Berzé-la-ville, Mazille, Péronne, Saint-Gengoux, Saint-Hippolyte…et à l’ouest de Saône : Montberthoud (Savigneux) et Chaveyriat. Beaucoup furent créés à l’époque du sixième abbé : Hugues de Semur (1049-1109). Le doyen devait en principe retourner une fois par semaine dans la maison-mère pour rendre compte.
¶ Le système féodal était en vigueur. L’abbaye fonctionnait comme toute seigneurie. Chaque doyenné constituait une unité de production agricole, chargé d'approvisionner la communauté des moines de Cluny. Le doyenné de Chaveyriat, plutôt prospère, possédait des terres à Chaveyriat, Mézériat, Vandeins, Saint Martin-le-Châtel, Prins (La Tranclière) et même à Pérouges. De là venaient ses ressources.
Les dîmes de 4 paroisses, les redevances pour l’utilisation du moulin et des fours constituaient une part importante des revenus. Enfin, les moines faisaient valoir les domaines propres du doyenné (donations).
-Au temps d’Hugues de Semur (1049-1109), la grande abbaye abritait 400 moines et novices qu’il fallait nourrir et vêtir, il fallait aussi nourrir les pauvres, les pèlerins, les visiteurs de passage, les invités…les chevaux.
À son avènement, le huitième abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1122-1156) trouva un établissement religieux illustre certes, mais pauvre. Les dépenses étaient considérables, les revenus insuffisants. La maison comptait près de 300 frères, elle pouvait à peine en nourrir 100.Les moines vivaient moins frugalement que leurs devanciers. Le pain commença à manquer au réfectoire et il fallut couper le vin avec de l’eau. Par ailleurs, le chantier de construction d’une vaste église (Cluny III) avait été entrepris en 1088. L’abbaye vivait au-dessus de ses moyens et s’était endettée. Cette situation financière inquiéta Pierre le Vénérable qui voulut un état détaillé des ressources seigneuriales, dans le but de parvenir à un meilleur approvisionnement de la maison-mère.
Pour cela l’abbé fut aidé par son ami, Henri de Blois, évêque de Winchester. Ce bienfaiteur lui permit de rembourser une bonne part des dettes par ses prêts et ses dons, Mais il le guida aussi dans sa volonté de réorganiser la gestion des domaines.
Fin 1155, ses envoyés se déplacèrent auprès de 23 doyennés pour dresser un état de leurs revenus. Cet inventaire ne fournit pas de renseignements sur le nombre de tenures et de tenanciers, sur l’étendue et la situation des biens pour chaque doyenné.Seuls 12 rapports ont subsisté, dont, par chance, ceux concernant Chaveyriat et Montberthoud.Ainsi connait-on mieux le rôle et les ressources du doyenné de Chaveyriat au milieu du XIIe siècle.
Pierre le Vénérable prit des mesures destinées à rétablir la santé économique de l’abbaye-mère. Nous dirions aujourd’hui : rentabiliser, optimiser. Il réorganisa la gestion et la production des doyennés. Il fixa les redevances qu’ils avaient à fournir. Il spécialisa quelques-uns dans des fournitures particulières. Ainsi, Mazille, où les récoltes d’avoine étaient les meilleures, devait ravitailler les écuries de l’abbaye. Chaveyriat était orienté vers la production de céréales et de vin, ainsi que vers l’élevage.
¶Le doyenné percevait d’abord des redevances en argent pour les droits de sépulture, les cierges et en offrandes : volailles surtout. Il percevait surtout les dîmes sur les récoltes de céréales de 4 paroisses (Chaveyriat, Mézériat, Vandeins, Saint-Martin-le-Châtel) : 53 setiers (1) de froment, 70 de méteil (2), 7 de seigle, 44 d’avoine, 130 setiers de vin (3). Redevances en argent : 18 livres, 16 sous, 5 deniers (4).
Le doyenné remettait son profit à l’abbaye soit 70 setiers de grains (de quoi nourrir 16 personnes) et 20 sous.
Les moines faisaient valoir le moulin sur l'Irance, autre source de redevances en nature : il rapportait à l’abbaye 4 setiers de grains, les 2 fours : 10 setiers de grains. Le moulin et les deux fours étaient sans doute affermés.
Le cens comportait des redevances en huile, poissons, miel pour la nourriture des moines.
Ceux-ci assuraient les offices à l’église et donnaient l'aumône aux pauvres de la paroisse, en principe un quart des revenus du doyenné, ce qui parait beaucoup.
¶ Selon l’enquête, le doyenné de Chaveyriat produisait par an sur ses domaines propres essentiellement des céréales : 300 setiers dont du méteil et du vin : 320 setiers ; le foin (60 charretées) servait de fourrage aux bœufs et vaches.
Les moines pouvaient compter sur les corvées de labourage ("charrues "), de fauchage, de vendange, de transport (de foin, par exemple). Pour les labours, 12 manouvriers étaient de corvée. À l’automne, on semait le froment et le seigle, et pendant le Carême : l’orge et l’avoine. La main d'oeuvre était rémunérée : 2 deniers pour une journée de fauchage, 4 sous pour une journée de transport par char.
Le doyenné possédait 400 moutons en pâture à Pérouges, sans doute pour fournir la laine des vêtements des moines. À Chaveyriat, il y avait 18 bœufs pour les labours et les charrois de foin. 8 vaches, 5 porcs et des volailles.
¶ Chaque doyenné devait pourvoir au ravitaillement de l’abbaye pendant une période de 15 jours à 2 mois, selon sa taille. On désignait par le mot mesagium (mésage) ce roulement. Chaveyriat devait fournir la veille de Pâques la subsistance des moines pour un mois, essentiellement en froment et vin. On a estimé qu'un moine consommait 320 à 350 kg de froment par an. Le compte n'y était pas toujours, le doyenné devait compléter en argent. Des moines âniers venant de Cluny acheminaient ces marchandises.
Il fallait donc des bâtiments nécessaires à l’hébergement des moines, un grenier pour le grain et la farine, une grange pour le foin, des étables pour les boeufs et les vaches, un gélinier pour les volailles. Ils étaient situés sur les côtés sud et est de l’église.
¶A la fin du XVIIe siècle, il n'était plus question de doyenné, les moines avaient cessé le service paroissial.Un curé les remplaçait. Mais l'abbaye continuait de percevoir la dîme sur les blés et le chanvre.
¶Au XVIIIe siècle, les bâtiments du doyenné existaient encore côté sud de l'église (actuelle maison Carpentier). Il y avait, entre autres, deux pièces, où se faisait une distribution de pain pour les nécessiteux. Elles furent démolies vers 1765.
¶ À la Révolution, les biens du doyenné furent vendus comme biens nationaux.Ils comprenaient : un gros bâtiment d'habitation (avec chambre, cuisine, cave), un bâtiment de four, des loges à porcs, un gélinier, une grange à foin, deux écuries, un jardin, trois parcelles avec hautains (5) de 20 coupées (6), un pré de 6 coupées (deux chars de foin), un bois-broussailles de 100 coupées. S'ajoutaient la dîme de la paroisse et celle de Saint Martin-le-Châtel, des portions d'autres dîmes à Mézériat, Vandeins, Béréziat, Cruzilles et Pérouges.
L’adjudication eut lieu le 5 mars 1791 et l’acquéreur fut Bruno Gottaret, de Bourg pour 4225 livres.
Il ne subsiste hélas plus rien de ce petit doyenné rural de Chaveyriat.
On peut voir les restes d'un autre doyenné clunisien en Dombes, à Savigneux : Montberthoud, plus important que Chaveyriat.
(1) Setier : 87,5 kg ou 105 l de blé, soit 96 à 10 kg de pain.
(2) Méteil : mélange de blé et de seigle, semé à l’automne.
(3) Setier de denrée liquide : entre 3 et 10 litres. Un muid : 9 setiers à Cluny.
(4) Une livre : 20 sous ; un sou : 12 deniers. Un cochon de lait valait 2 sous.
(5) Vignes avec ceps cultivés en hauteur. S'écrit aussi "hautins".
(6) Coupée : 1/15e d'hectare.
-L'église de Chaveyriat est devenu site clunisien en 2012. Le panneau a été apposé le dimanche 24 juin 2012.